Stéphane, Frédo, Joël, Brice, Jean Louis, Jacques, André (Bardyn), Quentin (Da Silva)
T. P. S. T. : 5 heures ?
T. P. S. L’E. : 4 heures ?
Nos camarades nous ont fait un bien beau cadeau en ce 24 septembre 2026 : ils sont venus en grand nombre nous aider aux portages, et cela nous a permis de boucler la mission en une seule journée, avec infiniment moins de pénibles voyages à subir, sans parler du soutien moral devant une plongée engagée s’il en fut, et avec pour objectif : l’exploration du réseau exondé des Crapouillaux.
L’on a apporté le petit déjeuner sur le parking de l’auberge, après quoi nous avons commencé les portages. Un immense merci à André Bardyn, capable de trimbaler trois kits en sifflotant ; Jacques Chauvin, qui aura fait un peu de conchyliologie au passage ; Jean-Louis Dabene, qui détient le record de participations aux portages depuis la reprise des explorations ; Quentin DaSilva qui nous a fait rêver (ou cauchemarder) au dîner avec ses photos de ponte de calmar géant ; Joël Faure qui a fait de la « première » en nous attendant, les basses eaux ayant libéré un passage en voûte mouillante entre la mise à l’eau et le lac terminal ; Brice Maestracci, qui m’a fait mon stage initiation il y a dix ans, dans le but, déjà, de plonger ce sacré réseau.

Les conditions étaient excellentes, avec une visibilité encore inédite, et pour cause : les sécheresses de trois mois sont supposées être rares dans la région – et nous ne pouvons que souhaiter dans l’intérêt collectif que cela ne dure pas. Notre vue portait à plus de vingt mètres ; Frédo virevoltait comme un lion de mer, tracté par son scooter, éclairant les murs de ces gigantesques galeries, découvrant des passages insoupçonnés, et dévoilant des volumes que nous ne pouvions qu’imaginer vaguement jusqu’alors. Mais nous n’étions pas là pour cela : un bref remorquage plus loin, et nous nous engagions dans la « galerie glaiseuse », elle aussi plus claire que nous ne l’avions jamais vue. Le vieux fil, démonté du dernier tronçon au profit de la corde, fut roulé en pelote et destiné à être fourré sans plus de cérémonie au fond d’un kit. Cela y était : nous étions revenus dans cette fameuse salle (ou plutôt cette immense faille oblique) des Crapouillaux.
Un des mousquetons de la tête du P25 (renommé P15 après la topo) étant vilainement corrodé, et impossible à ouvrir, il fut prestement doublé par un maillon inox, avant que mon maître et moi-même ne nous élancions sur la corde. Depuis notre passage avec Thomas Therasse deux ans auparavant, une ou plusieurs crues avaient certainement redéposé de l’argile, car toutes les traces avaient disparu ; mais la chatière remontante était toujours libre, et au prix d’une pénible séance de remontée dans un véritable toboggan glaiseux, nous atteignîmes le pied de l’E25.
Nous nous étions promis de sécuriser cette escalade, somme toute facile, mais où la moindre chute pourrait s’avérer incroyablement complexe à secourir. La corde passée dans un enrochement, un Spit en paroi, quelques rochers menaçants balancés sans vergogne dans le puits, et notre retour était assuré : nous pouvions dès lors nous lancer dans ce que j’ai toujours aimé imaginer comme le « Royaume caché ».
De fait, le départ de la galerie, un rectangle parfait de quatre mètres sur trois, et dont le « chambranle » était délimité de quelques stalactites, figurait assez bien la porte de ce royaume imaginaire. Tout de suite après, le profil remontait dans des éboulis : une courbe à gauche, une courbe à droite avec un fort élargissement vers la « salle des draperies » à main gauche, une pente peu à peu moins raide et les concrétions apparurent, parmi lesquelles de nombreuses fistuleuses dont certaines s’étaient plantées droites dans un sol de gours argileux, telles les pièges d’un temple qui auraient été déclenchés par une activité sismique.

Je reconnus l’endroit, dont j’avais gardé un souvenir émerveillé lors de notre première visite.
« Mon cher Frédo, bienvenue… à la Porte de Cristal. »
Le mur de concrétions s’ouvrait en effet le long de la paroi gauche, entre des rideaux de fistuleuses, par un passage où il était à peine nécessaire de s’accroupir pour ne rien briser. Au-delà, cela montait encore, mais brièvement ; nous étions proches du point culminant de ces salles ; et encore plus loin, dans des volumes qui dépassaient les dix mètres de côté, nous redescendions vers la salle de l’Œil Noir à gauche (un lac d’argile circulaire au centre sombre) et vers notre ancien terminus à droite. La paroi de gauche était couverte de touffes de délicates excentriques, qu’un souffle aurait brisées comme du verre.

Un doute sur l’endroit exact, mais c’était bien cela : nous nous étions autrefois arrêtés sur une pente de plus en plus raide, où les pierres fuyaient dangereusement sous nos pieds ; mais ce jour-là, nous en aurions le cœur net. En déployant des trésors de prudence, nous poursuivîmes la descente, et c’est à partir de là que nos lampes se mirent à dévoiler l’inexploré.

Un peu plus bas, la galerie, se rétrécissant quelque peu, se divisait en deux branches ; celle de droite s’achevant rapidement sur un colmatage d’argile, nous poursuivîmes dans celle de gauche. Nous étions redescendus au niveau où la belle pierre noire et luisante laisse la place aux argiles lissées par les hautes eaux : nous nous attendions à chaque pas à voir apparaître un étang terminal. Mais ce ne fut pas ce qui nous arrêta : après une restriction que l’on franchissait simplement en se courbant, nous aboutîmes en haut d’une salle entièrement colmatée, d’où les eaux ne pouvaient s’échapper qu’en s’infiltrant à travers les brisures parsemant le sol. L’espace entre l’argile et le plafond n’avait plus guère que la forme d’une lucarne de quelques centimètres de côté, sous réserve même que l’air y circulât, et il faudrait des heures de terrassement pour espérer y avancer de quelques décimètres.

L’avis général fut donc de nous en tenir là, et de nous restaurer. Une modeste flaque d’eau claire nous fournit quelques gorgées d’une fraîcheur bienfaisante, et il fallut songer à se mettre au travail. Le calepin « tempête » acheté au Vieux Voleur, gorgé d’eau, était inutilisable ; je m’astreignis donc à écrire petit, sur le modeste espace que m’offraient en dernier recours les couvertures en plastique souple du carnet. Frédo tirait les visées, à l’aide d’un minuscule télémètre-clinomètre et de son compas de plongée, tandis que j’avançais de loin en loin, en prenant mille précautions pour préserver mes notes d’un frottement d’argile qui les aurait irrémédiablement gommées. Et allez donc faire cela les mains pleines de glaise collante ! Parfois nous nous arrêtions faire une photo, et comme nos lecteurs peuvent le constater par eux-mêmes, la petite caméra sur trépied de Frédo fit merveille.


De retour en haut du P15, je pris soin de recopier les relevés sur l’espace libre et de mettre à l’abri le précieux original et sa copie dans un conteneur étanche, tandis que Frédo prenait un peu d’avance en se dirigeant vers le nord de la salle et le retour à la vasque. C’est alors qu’un épouvantable fracas, suivi de la chute d’un corps dans l’eau, retentit dans toute la caverne !
« Frédo !! ça va ??
– Oui, tout va bien » me répondit sa voix lointaine.
S’étant appuyé légèrement sur un bloc en haut de la « courte échelle », il avait vu celui-ci se décrocher subitement, et dévaler vingt mètres de pente, pour finir sa course dans la vasque, heureusement à mi-chemin entre nos scaphandres respectifs ! Notre retour aurait bien pu se trouver compromis. De mon côté, prenant le chemin pour le suivre, je trébuchai soudain, pour me trouver l’intérieur de la cuisse en appui sur une lame de pierre tranchante, entamant profondément le néoprène. Et à la sortie de la Galerie Glaiseuse, je m’avisai avec stupeur que je traînais le fil de mon petit dévidoir derrière moi, décroché par je ne sais quelle magie ! La grotte nous passait un message : il n’était pas encore temps de relâcher notre vigilance.
Mais pourtant, quand nous eûmes franchi le point bas à -47, quel bonheur de prendre quelques instants pour remonter lentement la Galerie des Graviers, entre ses parois claires parsemées de noirs rognons de silex, son sable fin et doré que nous n’échangerions pas contre la plus jolie plage, et que nous voyions peut-être pour la dernière fois ! À l’approche de la « lucarne », je scrutai chaque dalle à la recherche du Gardien, le lamina, notre ami l’euprocte, que nous avions si souvent salué au passage ; mais en vain. À défaut, de jolis niphargus nous accompagnaient, jusqu’à se poser dans la main de Frédo. Et c’est dans un mélange de soulagement et de regret que nous franchîmes la surface, à temps pour rassurer nos camarades qui attendaient notre retour il y a plus d’une heure !… Et pourtant, nous n’avions pas eu l’impression de traîner en chemin.

Grâce à eux, les portages retour furent presque aussi vite expédiés qu’à l’aller, et c’est à l’auberge des Sources que nous pûmes fêter dignement cet évènement, autour d’un copieux repas : mais les explorations des exondés de la Nive sont-elles désormais officiellement terminés ? Ne serait-il pas présomptueux d’affirmer avoir levé le doute sur le moindre départ, la moindre faille, le moindre regard en plafond ? En réalité, une fouille minutieuse, comme une tentative d’escalade à l’aplomb du P15, là où de l’eau coule de façon pérenne, même après trois mois de sécheresse, ne pourraient-elle pas à nouveau produire quelques surprises ?…
Pour notre part, peut-être y retournerons-nous pour faire des photos dans la Galerie des Graviers. Mais c’est à présent aux plongeurs profonds comme à notre ami Charles Toffolo de poursuivre l’aventure dans les profondeurs des amonts, au-delà des « Yeux du Crâne », là où trois chiffres s’affichent sur l’écran du profondimètre, et dont les récits des exploits feront encore longtemps rêver ceux que nous sommes : de grands enfants, toujours avides de découvertes et de nouvelles aventures.
Stéphane Gastou ; Frédéric Verlaguet
COMPLÉMENTS :



POUR MÉMOIRE :
Petit point sur les explos de l’année à la Nive :
8 juillet : rééquipement de la « galerie glaiseuse » jusqu’en haut de la salle des crapouillaux avec une corde (Frédo, Charles, Stéphane).
2 août : plongée vers l’amont actif, 40m de fil déroulé, sortie du S4 dans la nouvelle salle de la cascade (Michel, Florian).
? Août : plongée limitée aux espaces proches sur avarie matériel (Frédo, Thomas).
22 août : reconnaissance des quelques mètres de la salle de la cascade menant à la marmite du départ du S5 (Charles).
29 août : plongée du S5, 100m de fil déroulé, arrêt -80 (Charles).
30 août : plongée du S5, arrêt -105 (Charles).
6 septembre : plongée limitée aux espaces proches sur avarie matériel (Charles ; portages Darioush, David).
24 septembre : plongée du S4, équipement de l’E25, exploration jusqu’au terminus du réseau exondé, topographie et photos (Frédo, Stéphane ; portages Jacques, André, Jean-Louis, Joël, Brice, Quentin).
29 septembre : plongée du lendemain annulée cause accident de portage (Charles).